Alors qu’il recule chez les plus de 50 ans, le cancer colorectal progresse de manière préoccupante chez les plus jeunes, parfois dès la trentaine. Une équipe de l’Université de Genève (UNIGE) et des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) publie la première étude sur cette tendance à l’échelle suisse. Fondée sur l’analyse de près de 100 000 cas sur 40 ans, elle met en évidence une hausse annuelle de 0,5 % au sein de cette population. Publiée dans l’European Journal of Cancer, cette recherche met aussi en lumière des diagnostics trop tardifs et plaide pour une prise de conscience accrue.
Au troisième rang en termes d’incidence et au deuxième en matière de mortalité, le cancer colorectal figure parmi les cancers les plus fréquents à l’échelle mondiale. Selon les estimations de l’Organisation mondiale de la santé, plus de 1,9 million de nouveaux cas ont été diagnostiqués en 2022, pour près de 900 000 décès. Les taux d’incidence les plus élevés s’observent en Europe, en Australie et en Nouvelle-Zélande, tandis que l’Europe de l’Est enregistre les niveaux de mortalité les plus importants.
En Suisse, la maladie compte également parmi les trois cancers les plus fréquents, avec environ 4 500 nouveaux cas diagnostiqués chaque année. Si les cas reculent chez les personnes de plus de 50 ans — notamment grâce à l’essor des programmes de dépistage — ils progressent en revanche de manière préoccupante chez les plus jeunes. Cette tendance s’observe dans de nombreux pays à revenu élevé.
«On voit désormais apparaître des cas dès la trentaine, sans antécédents personnels ou familiaux. Ces patientes et patients sont malheureusement souvent diagnostiqués tardivement, lorsque des métastases sont déjà présentes», explique le Dr Jeremy Meyer, privat-docent au Département de chirurgie de la Faculté de médecine de l’UNIGE et médecin adjoint agrégé au Service de chirurgie viscérale des HUG.
Augmentation régulière
Le chercheur, en collaboration avec la Dre Evelyne Fournier, épidémiologiste au Registre genevois des tumeurs hébergé à l’UNIGE, a conduit la première étude nationale sur ce phénomène. L’analyse porte sur 96’410 cas diagnostiqués entre 1980 et 2021. Ces données proviennent du registre genevois ainsi que de l’Organe national d’enregistrement du cancer, chargé de centraliser et d’analyser les informations issues des registres cantonaux.
Les résultats de l’étude montrent que les cancers survenant avant 50 ans représentent 6,1 % de l’ensemble des cas. Dans cette population, l’incidence a augmenté de manière continue, avec une progression annuelle d’environ 0,5 %, pour atteindre près de 7 cas pour 100 000 personnes-années. Cette évolution contraste nettement avec la baisse (-1,7 % pour les hommes et -2,8 % pour les femmes) observée dans le groupe d’âge soumis au dépistage, soit les 50-74 ans.
«Notre étude montre également que l’augmentation observée concerne principalement les cancers du rectum chez les hommes et les femmes, ainsi que les cancers du côlon droit chez les femmes jeunes. Ces différences suggèrent l’existence de mécanismes biologiques ou environnementaux distincts», estime Evelyne Fournier. Enfin, ces travaux montrent que près de 28% des patientes et patients de moins de 50 ans présentent une maladie métastatique au moment du diagnostic, contre environ 20% des patientes et patients plus âgés.
Vers des dépistages plus précoces?
L’équipe de recherche souligne l’importance de renforcer la sensibilisation aux symptômes évocateurs, tels que les douleurs abdominales persistantes, la présence de sang dans les selles, une modification du transit intestinal ou une perte de poids inexpliquée. Ces signes ne doivent pas être minimisés et doivent conduire à une consultation médicale.
«Certains pays, comme les États-Unis, ont choisi d'abaisser l'âge de début du dépistage à 45 ans. En cas de risque familial accru ou de cancer colorectal héréditaire, le dépistage doit être effectué encore plus précocement», estime Jeremy Meyer.
Plusieurs facteurs pourraient contribuer à cette augmentation, notamment les changements d’habitudes alimentaires et de mode de vie, l’augmentation de l’obésité ou des expositions environnementales précoces influençant le microbiote intestinal. Cependant, à ce stade, aucune cause unique ne permet d’expliquer le phénomène.